Cercle Celtique de Nouméa

Emigrants d’origine irlandaise au 19ème siècle en Nouvelle-Calédonie

En se promenant à l’intérieur de la cathédrale Saint Joseph à Nouméa, certains ont peut-être remarqué la représentation de Saint Patrick sur un des vitraux du mur de la façade Est. Pourquoi l’image du saint patron de l’Irlande apparaît-elle ici, si loin de l’île d’Emeraude ?

Pour avoir des éléments de réponse, il faut remonter à la seconde moitié du 19ème siècle. Avant cette période, les seuls européens à fréquenter les rivages de Nouvelle-Calédonie sont aventuriers, trafiquants et missionnaires, essentiellement anglais ou écossais. Mais l’Histoire retiendra aussi le nom d’un certain Peter Dillon, navigateur et explorateur franco-irlandais, qui découvrit le lieu de l’échouage de l’expédition Lapérouse.

L'appel de la France à l'émigration australienne
Publicité parue dans l'Argus de Melbourne le 12 mai 1856

A partir de 1853, les autorités françaises décident de s’installer en Nouvelle-Calédonie et de dédier le territoire à la Transportation depuis la France essentiellement. La salubrité du climat et la fertilité présumée des sols les conduisent à envisager aussi un embryon de colonisation agricole libre, mais restreinte par manque de moyens.

Cependant, les moyens de communications avec l’Europe sont inexistants et réduits aux seuls navires d’Etat via le Cap Horn et Tahiti, capitale des Etablissements Français d’Océanie (EFO) dont dépendait alors la Nouvelle-Calédonie.

Avant l’arrivée de l’administration française, quelques liens commerciaux s’étaient développés avec l’Australie et à partir de 1854, les relations maritimes sont plus fréquentes. Enfin, la presse australienne devient progressivement plus prolixe concernant le territoire, observant avec intérêt tout ce qui s’y passe…

Des annonces vantant les avantages à aller s’installer en Nouvelle-Calédonie commencent à paraître à travers toute la presse de l’île-continent. Cela faisait déjà plusieurs décennies qu’elle-même accueillait de nombreux émigrants essentiellement en provenance du Royaume-Uni.

A partir de 1856, quelques premiers  investisseurs se déclarent officiellement, signant les premiers contrats de concession avec les autorités administratives françaises, à l’image de Didier Numa-Joubert et de Timothée Cheval, négociants français en Australie, ou du négociant anglais James Paddon, déjà installé depuis plusieurs années et qui possédait plusieurs comptoirs sur la Grande Terre et aux Nouvelles-Hébrides.

C’est ainsi que les premières familles recrutées en Australie débarquent sur le sol calédonien avec pour mission de mettre les terres concédées en production. La plupart sont d’origine britanniques ou allemandes. Mais on dénombre parmi elles quelques familles d’origine irlandaise. Elles ont pour noms, entre autres, Newland, Ambrose, James, Daly, O’Donoghue, Casey…

L'Irlande, une terre d'émigration depuis plusieurs siècles

Cela faisait longtemps que les irlandais avaient pris l’habitude de quitter leur pays. Déjà, au 16ème siècle, les persécutions religieuses avaient poussé de nombreuses familles catholiques à fuire la répression anglicane.

Puis, dans la première moitié du 19ème siècle, l’Irlande faisant partie intégrante du Royaume-Uni, plus d’un demi-million d’irlandais partent travailler dans les usines anglaises à la faveur du développement des grands bassins sidérurgiques.

A partir de 1846, la grande famine, qui touche surtout l’ouest de l’Irlande, va provoquer la mort d’un million de personnes et contraindre plus de deux millions d’irlandais au départ, essentiellement à destination des autres pays du Commonwealth, territoires unis à la couronne britannique.

Cette émigration, a toujours été encouragée par le gouvernement britannique qui voyait ainsi la possibilité de peupler les colonies. Elle commence par s’effectuer majoritairement en direction des Etats-Unis et du Canada, aidée en cela par le développement de la marine à vapeur qui a réduit à trois semaines la traversée transatlantique, au lieu de douze en voilier.

La réduction des distances permet dans le même temps de rapprocher de nouveaux territoires toujours plus éloignés de l’Europe notamment dans le Pacifique.

Ainsi, l’Australie, d’abord colonie pénitentiaire, attire aussi les colons, pour ses mines d’or à partir de 1851, et dans une moindre mesure, la Nouvelle-Zélande. Parmi eux, certains poursuivent le voyage jusqu’en Nouvelle-Calédonie, attirés peut-être par le fait que la religion catholique y soit naturellement bien implantée avec la présence française. Pour preuve, ce vitrail sur la facade Est de la cathédrale Saint Joseph offert par la communauté irlandaise au moment de sa construction et représentant Saint Patrick.

Les pionniers irlandais en Nouvelle-Calédonie

L’essentiel de la communauté irlandaise qui s’est installée en Nouvelle-Calédonie arrivait donc d’Australie, et plus particulièrement de Sydney ou de Melbourne, les deux villes les plus importantes. Plusieurs de ces familles pionnières ont une descendance encore présente sur le territoire comme on peut le constater en parcourant l’annuaire téléphonique local.

L’étude des registres d’Etat-civil de Nouvelle-Calédonie a permis de construire une typologie assez précise des immigrés irlandais, du moins ceux-qui ont y sont décédés ou qui y fait souche. A cela, il faudrait aussi ajouter tous ceux qui n’ont juste fait que passer, ou les descendants de deuxième ou troisième génération qui se déclarent en tant qu’australiens, néo-zélandais ou américains.

Outre les familles concessionnaires, on en dénombre quelques-unes venues tenter leur chance dans des domaines autres que l’agriculture. Ainsi, une famille Hennessy débarque vers 1858, date à partir de laquelle, on retrouve le père exerçant le métier de charpentier à Lifou ou à Canala, avant de revenir à Nouméa. Autre exemple, et d’après Clovis Savoie, en 1868, une dame Casey aurait tenu « Le restaurant des pieds humides » au bord de la baie de la Moselle.

Parmi ce flux d’émigration, et outre les familles dénombrées, concessionnaires ou non, on observe la présence d’un certain nombre de femmes  célibataires. Certaines viennent assister les missionnaires catholiques dans leur sacerdoce en se faisant religieuses. D’autres s’installent en ville et tiennent de petits commerces dans l’espoir de pouvoir se marier avec des européens. Certaines y parviennent, ce qui leur offre l’opportunité, en plus de pouvoir créer une famille, de parfois retourner en Europe dans des conditions plus dignes qu’à leur départ lorsqu’elles épousent un fonctionnaire de passage. Par contre, peu d’hommes célibataires semblent avoir tenté leur chance…

Outre nos relevés (librement téléchargeables sur notre page généalogique anglophone), on peut aussi citer le travail effectué, il y a déjà plus d’un quart de siècle par le Cercle Généalogique de Nouvelle-Calédonie (CGNC) sur le sujet et largement publié dans leur bulletin  trimestriel. En plus des ascendances et les descendances de plusieurs familles pionnières, on y trouve de nombreuses histoires et anecdotes familiales.

Les publications de la Société d’Etudes Historiques de Nouvelle-Calédonie sont aussi une source d’informations importantes, notamment par le biais de son bulletin trimestriel (relevés des mouvements de bateaux du port de Nouméa entre 1860 et 1870). 

Enfin, les descendants de plusieurs de ces familles ont publié leur généalogie qu’il est possible de consulter sur le site « Geneanet.org », certaines ayant même fait l’objet de petits documentaires télévisés sur une chaine de télévision locale.

Héros de la littérature populaire calédonienne

Quoique que numériquement faible, la communauté irlandaise en Nouvelle-Calédonie aura su inspirer, par son destin, un certain nombre d’écrivains de la littérature populaire.

Ainsi, dans « Terre violente », Jacqueline Sénès met en scène la vie de Hélèna, « née au fond de la vallée de la Tiendanite où son grand-père O’Connell avait conduit ses tilburys et ses charettes gorgées de meubles et de vaisselle de Dublin ». Ce roman a fait l’objet d’une adaptation télévisuelle franco-australienne il y a une vingtaine d’années.

Dans « Le Grand Sud », la famille d’un certain Feargus O’Flaherty, cultivateur-éleveur installé dans la région de Saint Vincent, apparait tout au long du roman pour venir en aide aux protagonistes.

Les calédoniens descendants d'émigrants irlandais

Contrairement aux irlandais d’Australie ou de Nouvelle-Zélande qui forment une importante communauté dans leur pays respectifs, les irlandais de Nouvelle-Calédonie, peu nombreux et dispersés à travers le territoire, se sont totalement fondus dans la mosaïque ethnique calédonienne. Au passage, ils ont aussi perdu quasiment toute référence culturelle concernant la terre de leur ancêtre.

Cependant, une petite  association s’est formée ces dernières années afin de se rencontrer et remettre au goût du jour  certaines traditions transmises par leurs aïeux. En témoigne cette « Pudding’nade » (cousinade version irlandaise) organisée l’année dernière au parc Fayard, ou encore une messe en l’honneur de la Saint Patrick, cette année à la cathédrale de Nouméa.